• Chapitre 5

    Surinz était une ville très pauvre, et mal fréquentée. Bien que le Royaume de Miginnie continuait de fleurir grâce à la gouvernance de la Reine Luka, certaines régions éloignées des activités commerciales se relevaient difficilement de la période la plus sombre du pays. Avec la guerre menée contre Edior, peu d’effectifs étaient présents pour surveiller ces villes qui étaient laissées à l’abandon et où tous les reclus de la société pouvaient y trouver refuge. Il n’était pas rare de s’y faire piller par des enfants miséreux, à chaque coin de rue on pouvait croiser des sans-abris, des femmes de plaisir ou des hommes ivres, et chaque jour on y retrouvait de nouveaux corps, certains morts naturellement de faim ou de froid, d’autres suite à des agressions. De plus, Surinz était située près de la forêt du Nord, si bien que de nombreux groupes de brigands passaient par ici pour échanger leurs butins ou profiter des plaisirs de la ville avant de reprendre leur chemin. Bref, Yukari n’était pas très à l’aise tandis qu’elle se promenait dans la ville à la recherche de l’orphelinat désigné par Inda. Avec ses vêtements venant du château, il n’était pas difficile de la repérer. Bien qu’elle évitait le contact visuel, plusieurs hommes l’avaient déjà interpelée, lui faisant quelques propositions obscènes.

    Est-ce vraiment ici qu’a vécu l’héritier ? S’interrogea-t-elle.

    C’était loin d’être un endroit convenable pour un prince. Mais lorsqu’elle vit tous ces enfants trainer dans les rues, tous si semblables avec leurs vêtements miteux et sans doute recensés nulle part, elle comprit qu’il serait difficile de retrouver la trace de l’héritier. C’était sans doute un des meilleurs endroits pour le cacher.

    Elle croisa plusieurs orphelinats avant de trouver le bon. L’endroit était aussi misérable que le reste de la ville, et elle se demanda comment le ou les propriétaires pouvaient se débrouiller pour s’occuper de tant de bouches à nourrir.

    Lorsqu’elle se présenta à l’entrée, une femme âgée et rondelette vint lui ouvrir, qui se révéla être la directrice de l’établissement. L’endroit était empli de bruits d’enfants qui jouaient, qui criaient, qui pleuraient. Malgré l’état des lieux assez sale et désordonné, c’était un sort plus enviable que de vivre à la rue, et la directrice semblait très gentille. Yukari n’était pas sûre de la manière dont elle devait s’y prendre pour demander à voir l’enfant de Mizki. Alors, elle annonça simplement qu’elle recherchait un enfant dont elle ne connaissait qu’une date approximative d’arrivée.

    - Cette femme portait deux nouveau-nés, mais l’un des deux a déjà dû partir. Est-ce que cela vous dit quelque chose ?
    - Des femmes qui nous laissent des gosses, ce n’est pas ce qui manque ici, remarqua la directrice. Vous pouvez consulter le registre, vous y trouverez peut-être l’enfant que vous cherchez.

    Yukari accepta, et la directrice l’amena à l’étage, dans une petite pièce qui semblait être un bureau. Cette dernière la laissa alors seule avec les registres des arrivées des enfants. Toutes les arrivées étaient datées, mais retrouver un enfant n’était pas aisé. La plupart d’entre eux étaient déposés de manière anonyme, d’autres étaient d’un âge incertain, d’autres n’avaient même pas de noms ou semblaient venir de nulle part. Yukari commença à feuilleter la période qui l’intéressait. Ses indices étaient maigres, et à plusieurs reprises elle se demanda si elle n’irait pas plus vite en interrogeant les enfants un à un. Elle trouva bien une femme qui avait déposé deux nouveau-nés à une date vraisemblable, mais les enfants ne correspondaient pas à ce qu’elle recherchait. En avançant chronologiquement, elle en trouva d’autres arrivés par deux et apportés par une femme, mais ils avaient parfois un écart d’âge trop important, ou certains n’étaient pas du bon sexe. Elle continuait de tourner les pages, mais elle avait l’impression de trop s’éloigner. Mizki était en fuite, recherchée par des gardes, avec des nouveau-nés fragiles et encombrants sous les bras, elle avait dû cacher les enfants au plus vite. Mais aucun de ces enfants ne semblaient correspondre... A moins qu’une de ses certitudes ne soit fausse. Yukari posa ses tempes dans ses mains, réfléchissant aux faits dont elle était sûre.

    - La Reine Luka recherche Mizki et deux enfants, chuchota-t-elle. La Reine Dalya et Mizki ont enfanté à la même période. Mais l’héritier est mort, on a retrouvé le corps d’un enfant mâle dans le berceau.

    Et alors, elle comprit. L’héritier, trop faible, n’avait pas été présenté au peuple à sa naissance. Et Mizki s’était ensuite immédiatement isolée avec lui. Seuls ceux présents à l’accouchement avaient vu l’héritier vivant, et il aurait été facile de leur faire garder le silence. Mais pour quelle raison ?

    Il y avait tellement de bruits dans l’orphelinat qu’elle ne se rendit pas compte tout de suite que quelque chose clochait. La directrice avait élevé la voix.

    - Rangez cette épée ! Vous faites peur aux enfants ! Qu-que faites-vous ? NOOOOON !

    Le cri déchirant paralysa Yukari sur place. Des enfants pleuraient, bien plus qu’il y avait quelques minutes. Des pas lourds montaient dans les escaliers. Instinctivement, elle referma le registre. Puis, elle se tourna vers la porte qui s’ouvrit en même temps. Un chevalier inconnu lui faisait maintenant face. Il retira son casque, dévoilant ses cheveux courts roses. Il portait une armure de la chevalerie de Miginnie et alors qu’il s’avançait, il rangea son épée dans son fourreau. Yukari ne l’avait jamais vu, pourtant, son identité lui parut évidente.

    - Vous êtes… Le chevalier Yuuma, n’est-ce pas ?
    - Exactement. Je dois te remercier, Yukari. Tu nous as grandement aidés à avancer dans nos recherches.

    Il l’avait suivie. Depuis son arrivée à Surinz. Ou peut-être même bien avant. Elle avait conduit le chevalier qui recherchait l’héritier droit à l’orphelinat dans lequel il avait vécu et d’où on pouvait retrouver sa trace.

    - De… Depuis quand ? Interrogea Yukari, essayant de garder son calme.
    - Depuis quand ? Mais, depuis que la Reine a laissé la lettre à ton intention.

    Les yeux de Yukari s’écarquillèrent. La lettre qu’elle avait découvert en recousant la robe de la reine avait-elle était laissée intentionnellement pour elle ? Est-ce que ça voulait dire… Que depuis le début…

    - Tu comprends, les enfants étaient trop bien cachés pour les rechercher au hasard, il fallait que nous fassions parler le camp adverse. C’est la Reine qui a eu l’idée de t’utiliser. Elle savait que ta curiosité pourrait nous être utile. Nous soupçonnions bien sûr Inda et Meiko, mais nous ne pouvions les torturer pour obtenir des informations sans éveiller les soupçons de nos ennemis, au risque qu’ils déplacent encore l’héritier. Nos deux camps avaient intérêt à rester le plus discret possible après tout. Non, il fallait trouver une méthode douce, trouver quelqu’un qui pourrait faire parler des complices encore au château ou obtenir des informations directement de la seule famille restante de Mizki. Nous ignorons encore si Meiko en sait plus qu’elle ne le prétend, mais l’information que tu as obtenue d’Inda sur cet orphelinat nous est très précieuse. La Reine savait que tu lirais son courrier, que tu voudrais retrouver l’héritier, que tu pourrais soutirer des informations à Meiko, mais nous n’aurions jamais pensé que tu aurais une piste aussi vite.

    Yukari n’arrivait plus à parler. Elle ne pouvait croire que la Reine Luka s’était servie d’elle. Yuuma la contourna et posa sa main sur le registre.

    - Pourquoi la Reine recherche-t-elle l’héritier ? Réussit-elle à articuler. Ce n’est qu’un enfant.
    - Tu me déçois, tu m’avais pourtant semblé perspicace. Tant que l’héritier vit, la place de la Reine sur le trône n’est pas garantie. Si un jour l’héritier se montre et réclame son trône, malgré tout ce que la Reine a fait pour notre peuple, une partie de celui-ci serait capable de se relever contre elle. N’est-ce pas injuste ?
    - Ce…
    - C’est la vérité. La Reine a fait un travail remarquable. Alors que cet héritier, qui est-il ? Un inconnu. Regarde où il a vécu. Il ne sait sans doute ni lire, ni combattre, ni diriger. Voudrais-tu mettre quelqu’un comme lui sur le trône ?

    Yukari serra les poings. Si cet homme lui révélait autant, c’est qu’il comptait se débarrasser d’elle. Maintenant qu’il avait une piste pour trouver les enfants, il n’avait plus besoin d’elle. Alors, quitte à mourir, elle refusait de mourir en tenant sa langue.

    - Je suis très reconnaissante de ce qu’a fait la Reine Luka pour notre Royaume, répondit-elle. Cependant… Le sang du Roi et de la Reine est sacré. Je ne peux accepter que la descendance de la famille Royale se fasse assassiner. Si pour garantir sa place sur le trône, la Reine est prête à sacrifier des enfants, alors peut-être ne mérite-t-elle pas de s’y tenir.

    Yuuma sortit l’épée de son fourreau.

    - Et bien, pour quelqu’un sur le point de mourir, tu ne manques pas d’un certain courage. Tu es perspicace, persévérante et plutôt mignonne. Quel gâchis.

    Yukari tremblait comme une feuille. Non, elle ne voulait pas mourir. Elle pensait à la Reine qu’elle servait avec tant d’affection, qui s’était pourtant servie d’elle et était maintenant prête à se débarrasser d’elle comme d’un linge sale. Elle pensait à sa mère, qui lui avait dit un jour que sa curiosité la perdrait. Elle pensait à Meiko, qui serait mêlée à cette histoire à cause d’elle, à Inda, à l’héritier… Quand Yuuma s’approcha d’elle, elle tomba à genoux, les larmes coulant sur ses joues.

    - A-attendez ! Pitié !
    - Je n’ai pas le temps. Tu dois mourir, maintenant. Disparaître avec les connaissances que tu détiens.

    La lame se leva, impressionnante, et Yukari cria si fort que les pleurs des enfants dans l’orphelinat se multiplièrent.

    ***

    Kaito et son compagnon blond descendirent de leur monture pour rejoindre le trio. Ils n’étaient pas seuls, deux autres hommes qui n’avaient pas participé à la bataille les accompagnaient.

    - Vous n’êtes pas blessée, Votre Altesse ? Demanda le chef du groupe du nom de Kaito. Je suis désolé d’arriver si tard, vous avez dû avoir peur.
    - Non, je… Je vais bien, répondit Alys, bien qu’elle était loin de se sentir bien.

    L’homme aux cheveux bleus la lâcha enfin des yeux pour se tourner vers les jumeaux. Roku tenait son bras blessé, et tous deux avaient un air penaud.

    - Je n’ai pas vu grand-chose de la bataille, avoua Kaito. Mais j’en devine assez pour savoir que vous ferez des exercices supplémentaires tous les jours. Compris ?
    - Oui, répondirent les jumeaux d’une voix.
    - J’ai déjà puni ceux qui vous ont laissés en arrière malgré mes ordres. Vous avez autre chose à signaler ?

    Cette fois, les deux frères se contentèrent de secouer leur tête. Vu la façon dont Roku semblait être attaché à Kaito, Alys avait imaginé leurs retrouvailles plus chaleureuses.

    - Vu que vous avez commencé à préparer le repas, on s’arrête ici. Roku, profite-en pour soigner ton bras. Yohio, vérifie ce qui peut être récupéré sur les corps et les autres, éloignez-les, je ne veux pas que leur vue coupe l’appétit de notre charmante compagnie.

    Il invita la princesse à s’assoir, ce qu’elle fit, et il s’installa près d’elle. Il sortit d’un de ses sacs des provisions, et le faucon poussa un petit cri pour obtenir un morceau de viande.

    - Je suis navré que vous ayez dû voyager seule avec les jumeaux. Vous êtes en sécurité maintenant. Ils ne se sont pas mal conduits avec vous j’espère ?
    - Non ! Ils ont été très bien.

    Elle avait pris leur défense instinctivement, même si en réalité, il n’y avait que Roku qui avait été agréable. Kaito continuait de préparer le plat, mais il passait plus de temps à scruter la princesse, et elle se sentait horriblement gênée par la profondeur de son regard.

    On dirait une gamine. Oui, c’est assurément le plus bel homme que tu aies vu, et après ? Ne le laisse pas t’intimider. Tu es une Princesse ! Promise à un Prince qui plus est !

    Les autres brigands s’installèrent autour du feu, le bras de Roku maintenant bandé. Apparemment, la blessure était légère, ce qui rassura Alys. Les jumeaux n’en restèrent pas moins penauds, Kyuu lançant quelques regards furtifs à la princesse. Elle comprit qu’il devait être inquiet qu’elle n’ait parlé à leur chef de sa façon de se comporter avec elle, ou encore de sa faute lors du tour de garde. Elle n’en fit rien.

    - Nous partons directement après le repas, annonça Kaito. Nous éviterons de passer en plein territoire des Sans-Cœur en contournant la rivière, et nous voyagerons seuls pour être plus discrets et rapides. Gakupo, retourne au campement et rejoins-nous à l’orée de la forêt avec une demi-douzaine d’hommes supplémentaires. Nous continuerons ensemble jusqu’à Katenze pour les négociations.

    - Pourquoi ne pas se rendre à Edior ? Proposa Alys avec espoir.

    Après tous ces évènements, son mariage arrangé l’attirait encore moins, et tout ce qu’elle désirait, c’était de rentrer chez elle. Mais Kaito secoua la tête.

    - Je suis navré de vous l’apprendre, mais la forteresse de Faël est tombée. L’armée de Miginnie sera aux portes du château d’Edior dans une poignée de jours.
    - Non !

    Alys ne pouvait le croire. La forteresse de Faël était la plus résistante du Royaume. Elle ne pouvait pas être tombée aux mains de l’ennemi. Si cela était vrai, alors plus rien ne pourrait empêcher l’avancée de l’armée de Miginnie jusqu’au château. Même si elle n’était pas présente lors des réunions de guerre, contrairement à Syla, elle savait que la situation était critique, assez pour que son père organise un mariage arrangé précipité avec le pays voisin, mais elle ignorait les détails, et savoir que Miginnie était sur le point d’emporter cette guerre la bouleversa. Son château allait être assailli, sa famille serait capturée, certains des habitants qu’elle côtoyait mourraient dans la bataille. Et ensuite, la Reine Luka prendrait la tête du Royaume. Comment un peuple sans roi pouvait-il réussir un tel exploit ? De colère, de tristesse, Alys repoussa son plat. Elle ne pouvait plus rien avaler.

    - Tout n’est pas perdu, remarqua Kaito. La grande bataille décisive se déroulera au pied du château. Sans oublier qu’avec votre mariage, des renforts viendront de Katenze.

    Alys hocha la tête, s’accrochant à cet espoir.

    - Dans ce cas, dépêchons-nous. Montrons à Katenze que je suis toujours là, qu’ils tiennent leur part du contrat.

    Par la suite, le voyage se déroula rapidement et sans encombre. L’homme nommé Gakupo, qui possédait des longs cheveux mauves qu’il attachait, les avait quittés le jour-même sous l’ordre de Kaito. Ils étaient donc encore six. Elle partageait le cheval de Kaito, et ce dernier ne la laissait jamais s’éloigner bien loin de lui. Cette proximité avait sa dose de moments gênants, mais en même temps, cela faisait longtemps qu’elle ne s’était plus sentie autant en sécurité. Kaito était fort, musclé, habile et avait de l’expérience en combat. Il ne pouvait pas en être autrement venant d’un chef de clan. Sur certains points, il lui rappelait Takahashi. Il était aussi poli et doux avec elle, la traitant comme il se devait. Yohio, son second qui possédait l’arc, avait des manières plus rudes, plus semblables à ce qu’on pourrait imaginer d’un bandit. Il était plus grossier et brusque, était vaniteux et aimait rabaisser les jumeaux à la moindre occasion. Il aimait rire et boire, mais lorsque Alys avait sous-entendu ne pas l’apprécier, Kaito lui avait avoué n’avoir jamais eu de meilleur second. Sous ses attitudes peu agréables, il était un excellent combattant, loyal et prêt à risquer sa vie pour le bien du clan. Le dernier homme se nommait Shirosaki. Il était calme et obéissant, mais ne disait pas un mot de plus que nécessaire. Souvent, Alys oubliait sa présence. Il avait des cheveux courts noirs, et portait une tenue principalement blanche, bien qu’elle était constamment tâchée de boue et de sang.

    Les journées se suivaient et se ressemblaient. Ils parcouraient de longues distances en journée, ne s’arrêtant que pour manger et de courtes pauses pour soulager les chevaux. Chaque soir, alors que Shirosaki était de corvée de préparer le repas, Kaito entrainait Kyuu et Roku à l’épée. Si le cadet avait pu en être dispensé les premiers soirs pour éviter que sa blessure ne se rouvre et ne s’infecte, son répit fut de courte durée. Kaito était dur avec eux et n’hésitait pas à leur laisser quelques bleus, mais Alys avait fini par comprendre l’attachement des jumeaux à son égard. Contrairement à Yohio qui se plaisait à s’en prendre à eux ou Shirosaki qui les niait complètement, les intentions de Kaito étaient bonnes, et si il y allait peut-être un peu fort avec eux, le temps qu’il leur consacrait prouvait qu’il tenait à eux. Alors qu’elle les observait s’entrainer, assise sur un rocher, Yohio vint s’assoir à même le sol à ses côtés.

    - Il vous plait n’est-ce pas ? Remarqua-t-il avec un sourire insistant. Je ne doute pas qu’une jeune fille sage comme vous doit aimer un rebelle comme Kaito.
    - Ce… Ce sont des sottises, répliqua Alys, non sans rougir légèrement. J’apprécie juste le fait qu’il se conduise comme il se doit avec moi. Contrairement à vous.

    Yohio éclata de rire, comme il le faisait si souvent.

    - C’est vrai qu’il peut avoir des attitudes de noble, Kaito. Vous saviez qu’il est de haute naissance ? Il aurait pu devenir chevalier pour le royaume de Miginnie, mais le voilà à la tête d’une bande de brigands.

    Alys l’ignorait. Elle ignorait tout de Kaito, de ses origines, de sa vie de brigand, de ce qu’il a pu commettre. Pourtant, elle continuait de ressentir de la sympathie envers lui. Elle le regarda arrêter l’entrainement pour faire quelques remarques aux jumeaux, et elle ne put s’empêcher de sourire. Non, ça ne pouvait pas être quelqu’un de mauvais. Yohio aussi les regardait, mais toute trace d’humour avait disparu de son visage.

    - C’est depuis que les jumeaux sont là, qu’il récupère de mauvaises manies de noble, remarqua Yohio non sans cacher son amertume.
    - Tu n’as pas l’air de les porter dans ton cœur, remarqua Alys, curieuse d’en connaitre la raison.

    Yohio haussa les épaules avant de répondre.

    - Kyuu est marrant, il est facile à énerver. Il persévère et ne s’en sortira pas trop mal en tant que brigand. Roku… Qu’est-ce qu’il fait ici ?

    Il secoua la tête, et Alys se mordit la lèvre, ne pouvant le contredire.

    - Mais ce n’est pas ce qui ne me plait pas avec eux. C’est leur attitude avec Kaito, ou plutôt la mauvaise influence qu’ils ont sur lui. Tout était parfait avant qu’ils n’arrivent. Vous n’auriez sans doute pas aimé le Kaito d’avant, le vrai, le jeune brigand prodige qui a pris la tête du clan. Et puis un jour, on s’est arrêté dans une taverne d’une ville et on l’a perdu de vue. Il est revenu avec deux gosses gringalets, nous annonçant qu’on avait deux membres de plus. Une promesse à une amante d’un soir… Rien de bien inhabituel, on aurait pu leur faire faire les corvées et autre. Mais Kaito a tenu à s’en occuper personnellement. Il leur apprend à se battre, mais il leur a aussi appris à lire et écrire, il leur parlait de ses stratégies, il les protégeait face aux autres…

    - Est-ce une mauvaise chose ? S’étonna Alys.
    - Oui. Kaito est le chef du clan. Une telle préférence injustifiée ne pouvait que créer des jalousies et incompréhensions. Ils sont loin d’être appréciés par tout le monde.

    Ils avaient été laissés en retrait, se rappela Alys. C’est ainsi qu’ils m’avaient trouvée, ils étaient seuls, les autres les avaient abandonnés.

    Cela expliquait encore plus leur attachement pour leur chef. Parmi toutes ces personnes qui ne les appréciaient pas, ils s’accrochaient au seul qui semblait tenir à eux.

    - En plus, ils aiment les hommes, ajouta Yohio. Rien que pour ça, Kaito devrait prendre plus de distances avec eux. Je n’ai rien contre quelques femmes de plaisir, mais des hommes… Non, c’est contre-nature.

    Alys fut choquée. Il était effectivement contre-nature pour un homme d’aimer un autre homme. Les humains étaient faits pour procréer, elle était bien placée pour le savoir. Mais rien ne pouvait naître d’une telle relation. Cependant, Kyuu sembla avoir entendu la fin de la discussion, car il quitta son entrainement pour venir crier sur Yohio.

    - Arrête de raconter des trucs bizarres à la Princesse ! Le croyez pas hein, ce n’est pas vrai !

    Kaito soupira et fit signe à Roku qu’il pouvait partir également. Yohio, semblant satisfait d’avoir énervé l’ainé des jumeaux, continua à le provoquer, lui reprochant de « n’avoir rien tenté avec la Princesse alors qu’ils étaient seuls ». Le chef donna un coup sur la tête de Kyuu en passant, le réprimandant d’être parti sans son accord, et l’envoya faire une série de pompes supplémentaires. Puis il proposa son bras à Alys, qui accepta l’invitation et partit faire quelques pas avec lui.

    - Ne croyez pas tout ce que dit Yohio, la prévint Kaito. Il prend beaucoup de ses suppositions comme des réalités absolues.

    Alys repensa à ce que lui avait raconté le jeune brigand. Que pouvait-elle croire dans ce qu’il avait dit ?

    - Il m’a dit que vous auriez pu devenir chevalier de Miginnie. Est-ce vrai ?
    - Je suis le fils d’un chevalier, oui. Mon destin était déjà tout tracé. Mais je détestais cette vie, et mes parents. J’ai fugué à la première occasion, et lorsque je suis devenu brigand, j’ai tout de suite su que c’était ma voie.

    Quel gâchis, pensa Alys.

    - Vous… avez fait des choses horribles en tant que brigand, n’est-ce pas ?

    Kaito hocha la tête.

    - J’ai tué, et j’aime tuer. J’avais l’impression de revivre, en décevant mon père. J’aime piller et boire. Ne vous y tromper, Votre Altesse. Je ferai en sorte que vous passiez un bon voyage, mais je reste un brigand.

    Alys grimaça. Elle avait espéré voir du remord dans ses yeux, qu’il lui avoue qu’il regrettait et qu’il souhaitait partir avec elle et… Elle secoua la tête. C’était idiot.

    - Yohio dit que vous aviez changé après avoir accueilli les jumeaux. Une promesse à une amante ?

    Cette fois, Kaito se contenta d’hausser les épaules.

    - Ce n’était pas la première fois que je choisissais une amante d’un soir, ni la dernière, raconta-t-il. Elle était belle, mais assez ordinaire. Elle n’avait pas assez d’argent pour élever ses gosses, et elle m’a fait promettre de les emmener avec moi. Je m’en foutais, j’avais envie d’elle, j’avais bu et deux nouvelles recrues ne pouvaient pas faire de mal.

    Alys n’aimait pas sa façon de parler. Elle n’aimait pas de savoir qu’il avait connu plusieurs femmes. Mais elle se tut, le laissant continuer.

    - J’ai appris qu’elle est morte, quelques semaines après. Les jumeaux ont hérité de ses cheveux verts et de quelques traits, je repense parfois à elle en les regardant. C’est sans doute un peu par compassion que j’ai pris ses enfants sous mon aile. Ils n’avaient pas de bonnes prédispositions pour devenir brigands, mais je suis sûr que dans quelques années, ils me seront utiles.

    Ils étaient près du campement, mais ils marchaient lentement, profitant d’une brise nocturne assez fraiche.

    - Mis à part que je forme Kyuu et Roku, contrairement à ce que pense Yohio, je ne considère pas avoir changé, continua Kaito. Yohio est plus que mon second, c’est mon meilleur ami. Il est devenu brigand à la même période que moi, et pour des raisons similaires aux miennes car il détestait également sa famille, nous avons grandi comme des frères. Il préfère me voir flâner avec lui que d’apprendre à un enfant à tenir une épée. Peut-être même a-t-il craint que je ne m’éloigne de lui à cause d’eux, d’où le fait qu’il n’ait jamais pu les accepter.

    - Et Shirosaki ? Demanda Alys, curieuse d’entendre encore des histoires du clan.
    - C’est une nouvelle recrue. Il vient de Katenze où il était écuyer. Il a tué sa femme après une histoire de tromperie, et il nous a rejoints peu après cet incident. Je ne connais pas les détails, il est très difficile de le faire parler de sa femme. Il peut paraitre assez faible physiquement, mais il est très stratège et participe à la plupart des élaborations de nos plans, le sous-estimer peut être une erreur fatale.

    Ils avaient rejoint le campement, où Shirosaki finissait de préparer le repas. Ils s’assirent l’un à côté de l’autre, près du feu.

    - Et vous, Votre Altesse, n’avez-vous jamais souhaité quitter votre famille, partir à l’aventure dans la nature ?

    Alys secoua automatiquement la tête.

    - Imaginez-vous une Princesse devenir brigand ?
    - Pourquoi pas ? Selon la légende, notre clan aurait été fondé par une femme au sang noble maniant une épée de glace. Plusieurs femmes ont d'ailleurs rejoint nos rangs.

    Kaito prit sa main dans la sienne, et la caressa lentement, remarquant sa douceur. A ce contact, Alys se sentit rougir. Pendant un instant, elle imagina à ce que ressemblerait sa vie si elle quittait sa famille, son mariage arrangé, et restait aux côtés de Kaito pour toujours. Non, c’était inconcevable. Sa famille, son pays avait besoin d’elle, elle ne pouvait fuir. Elle ne pourrait de toute façon pas supporter une vie si difficile, et voir des gens honnêtes mourir et se faire piller…

    - Je plaisantais, Votre Altesse, remarqua Kaito. Tenez bon, nous ne sommes plus qu’à deux jours de Katenze, où vous pourrez retrouver tout le confort de votre rang.

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