• La séparation

    La séparation

     

    Comme souvent ces derniers temps, c’est un cauchemar qui réveilla Roku ce matin-là. Un cauchemar terrifiant et insupportable. Le genre de cauchemar qui, même éveillé, continuait de nous hanter tant il avait été effrayant et réaliste. Lorsque Roku, couvert de sueur, osa à nouveau bouger, il se leva et rejoignit en hâte le lit de son frère jumeau de l’autre côté de la pièce. Il se glissa sous la couverture, recherchant la présence réconfortante qui lui ferait bien vite oublier cet affreux cauchemar. Mais le lit était vide.

    La déception du plus jeune en ce moment fut immense. Kyuu s’était à nouveau levé sans l’attendre, alors qu’il aurait particulièrement besoin de lui en ce moment-même. Résigné, Roku se leva. Il tira les rideaux, éclairant la chambre d’une lueur matinale. Puis, il ouvrit la fenêtre, respirant l’air frais et légèrement humide. Il se força à oublier le cauchemar et, petit à petit, il se calma. Laissant la fenêtre ouverte pour aérer la chambre, il traversa la pièce pour en sortir. Il s’attendait à retrouver son jumeau dans la cuisine, mangeant son petit-déjeuner. Mais il n’était pas là non plus.

    - Kyuu ? Tu es là ?

    Seul le silence lui répondit. Leur appartement, pourtant petit, faisait étrangement vide sans son frère. Le cadet tremblait légèrement lorsqu’il ouvrit la porte du frigo. La nouvelle bouteille de lait n’était pas entamée, or Kyuu buvait toujours du lait le matin. Il n’avait donc pas pris son petit-déjeuner ici. Le plus jeune des jumeaux essaya de rassembler ses souvenirs embrumés. Kyuu était-il même rentré hier soir ? N’avait-il pas passé la nuit seul ? En refermant la porte du frigo, il remarqua qu’un message y était accroché.

    « Je suis sorti. Attends-moi s’il te plaît, je reviens vite. »

    Déçu, Roku mangea donc son petit-déjeuner seul. Certains éléments qu’il avait tenté d’oublier lui revenaient à présent douloureusement en mémoire. Cela faisait quelques temps maintenant, que Kyuu l’évitait. Ils ne s’étaient même plus vus depuis plusieurs jours. Comment avaient-ils pu en arriver là ? Eux qui, avant, étaient inséparables. On dit toujours que le lien qui unit des jumeaux est spécial. Mais Roku le savait : le lien qui l’unissait à son frère l’était encore plus. Alors, il ne comprenait pas pourquoi son frère partait en le laissant seul ainsi. Ils s’étaient pourtant fait la promesse silencieuse de toujours rester à deux. Ils devaient être là l’un pour l’autre et ne jamais s’abandonner. Le cadet prit d’un geste automatique les médicaments qu’il devait prendre chaque matin, puis il débarrassa la table dans un silence de plus en plus pesant.

    Il espérait que Kyuu l’appelle dans la matinée. Mais ne recevant toujours aucun signe de vie, Roku craqua en premier. C’était toujours lui qui craquait le premier. Il prit son téléphone portable, vérifiant qu’il n’avait pas de message ou d’appel manqué. Il n’en avait jamais, n’ayant pas d’amis proches. Pourtant, même si il y était habitué, il se sentit incroyablement seul en observant son historique vide. Il rechercha le numéro de son frère dans son répertoire et l’appela. Aussitôt, une sonnerie retentit depuis leur divan. Roku s’en approcha, constatant que le téléphone de son frère s’y trouvait là, abandonné.

    - Kyuu, idiot ! Ne pars pas sans ton téléphone…

    Il prit le petit appareil dans sa main et entreprit de le mettre à charger, comme tous les jours. Il vérifia l’historique du téléphone mais, tout comme pour lui, personne ne prenait jamais de nouvelles de son frère. Les derniers messages venaient tous de lui.

    « Tu me manques. »

    « Donne-moi de tes nouvelles dès que tu peux s’il te plaît. »

    « A quelle heure rentre-tu ? »

    « J’ai mis ton repas au chaud. »

    « Est-ce que tu manges avec moi ce soir ? »

    « Où es-tu ? »

    Le plus jeune arrêta de lire, les larmes commençant à lui brouiller la vue. Il les sécha rapidement du revers de la main, refoulant sa tristesse au fond de lui pour essayer de se reprendre. Depuis combien de temps Kyuu jouait-il à ce jeu ? Avait-il fait quelque chose de mal pour qu’il le délaisse ainsi ? Ou son frère avait-il trouvé quelque chose de bien plus intéressant que lui ?

    La peine laissa place à la colère. Il en voulait terriblement à son jumeau. Il n’attendait qu’une chose, c’était qu’il vienne s’excuser du mal qu’il lui faisait en ce moment. Qu’est-ce qu’il avait hâte d’avoir une bonne discussion avec lui !

    Décidant qu’il était temps de s’habiller, Roku retourna dans la chambre. Il y régnait à présent un froid glacial. Frissonnant, le plus jeune se dépêcha de fermer la fenêtre. Le temps était étrangement mauvais pour la saison. Cela correspondait bien à son humeur.

    En entrant dans la salle de bain, un excitation soudaine le parcourut. Kyuu était rentré ! Cependant, cela ne dura qu’un court instant. Le temps qu’il se rende compte que ce n’était que son propre reflet dans le miroir. Encore plus déçu que ce matin si possible, le cadet observa son visage. Il n’avait vraiment pas bonne mine. Ses yeux étaient cerclés de cernes dû à ses nombreux cauchemars. Il mangeait moins aussi, et son visage était creusé, pâle.

    - C’est à cause de toi, Kyuu, maugréât-il. Tu vois le soucis que tu me fais en ce moment ?

    Il se demanda si son frère se faisait du soucis aussi malgré tout. Peut-être avait-il le visage aussi creusé que lui en ce moment ? Mais alors qu’il imaginait le visage de son frère, le cadet fut pris d’une violente nausée et dût se pencher pour vomir dans l’évier. Ses jambes tremblotaient alors qu’il rinça les restes de son petit-déjeuner.

    - Oh non, si en plus je suis malade, je vais devoir aller chez le médecin…

    Il parlait souvent à voix haute ces derniers temps. Cela brisait un peu le silence permanent de l’appartement.

    Se sentant faible, il alla s’asseoir dans le divan. Que devait-il faire ? Il n’avait aucune envie d’appeler le médecin. D’habitude, quand il était malade, Kyuu était là pour veiller sur lui. Si seulement il pouvait le contacter, il était sûr et certain que son frère accourrait pour venir auprès de lui en apprenant qu’il était malade.

    Roku hésitait. En réalité, il connaissait l’adresse où se trouvait son frère. Devait-il aller le voir de lui-même ? Il avait tellement espéré que ce soit lui qui vienne le voir en premier cette fois. Il se tordit les mains, anxieux. Il avait envie d’aller le voir. Même si cela signifiait encore perdre le premier. Il se leva, hésita, tourna en rond. Et si Kyuu rentrait pendant qu’il allait le voir ? Ils risqueraient de se manquer. Inquiet à cette pensée, il colla un message sur la porte du frigo, remplaçant l’ancien. Il regarda ensuite autour de lui. Il ne faisait plus beaucoup d’effort pour s’occuper de l’appartement ces derniers temps. Le désordre régnait partout, et maintenant qu’il y faisait attention, il se rendit compte que la poussière s’était accumulée.

    - Je devrais nettoyer au lieu de passer mes journées à m’ennuyer, remarqua Roku.

    Mais il aurait bien le temps une autre fois. Maintenant, tout ce qu’il voulait, c’était de voir Kyuu. Il attrapa donc un gilet et sortit. Il fit à peine quelques pas dehors que le froid le surprit. Il accéléra alors le pas, courant presque jusqu’à la station de métro. Evitant le regard des autres, il se rendit au bout du quai pour attendre le métro, là où il y avait le moins de monde. Le métro arriva bien vite et alors qu’il en franchit les portes, son regard tomba automatiquement sur une jeune femme qu’il connaissait. Cette dernière aussi le vit, mais elle détourna aussitôt le regard, se concentrant sur son téléphone.

    - Hannah, ne put-il s’empêcher de s’étonner.

    Il regretta immédiatement de lui avoir adressé la parole. Il était évident qu’elle ne souhaitait pas lui parler. Pratiquement toutes les personnes qu’il connaissait préféraient faire comme si ils ne le voyaient pas quand ils le croisaient par hasard. Mais il pensait que la jeune femme qui se prénommait Hannah n’agirait pas ainsi. Ils n’étaient pas vraiment très proches. Mais elle était l’une des seules personnes qui se montraient amicales avec eux.

    - Roku ! S’exclama-t-elle avec un sourire forcé, comme si elle venait seulement de le remarquer. Ca fait longtemps !

    C’était vrai, que cela faisait longtemps. La jeune femme travaillait loin d’ici. Même si ils se voyaient assez souvent avant, depuis quelques temps, ils avaient fini par se perdre de vue. En tout cas, il fut un peu étonné qu’elle le reconnaisse du premier coup d’oeil. Après tout, il avait mis le gilet de Kyuu. Ils se ressemblaient très fort, même pour des jumeaux, alors d’habitude les gens se trompaient tout le temps.

    - Tu… tu n’as pas froid habillé comme ça ? Demanda maladroitement la jeune femme pour faire la conversation.

    - Un peu. Il fait étonnamment froid pour la saison, non ?

    - Qu’est-ce que tu racontes ? On est en hiver !

    Roku ouvra la bouche, puis la referma. Le métro venait de s’arrêter à une station et plusieurs personnes en descendirent. Il n’avait pas remarqué que tout le monde portait des vêtements d’hiver.

    - Est-ce que tu prends bien tes médicaments ? S’inquiétait Hannah.

    - Oui, répondit le cadet, agacé qu’elle ait remarqué qu’il était malade.

    Le silence retomba entre eux alors que le métro démarrait à nouveau. Cette conversation n’était pas agréable pour Roku. Et il voyait bien que la jeune femme avait hâte d’arriver à son arrêt. Il l’aimait bien pourtant, avant. Mais comme tous les autres, elle finissait par s’éloigner de son frère et lui. Elle avait des amis bien plus intéressants qu’eux, maintenant. Il essaya de chercher un sujet de conversation dans l’espoir qu’elle retrouve une meilleure image de lui.

    - Je vais voir Kyuu, annonça-t-il.

    - Oh… Fit simplement la jeune femme, cherchant ses mots.

    - Est-ce que tu vas le voir parfois ?

    Il était curieux de savoir si leur ancienne amie commune préférait voir Kyuu que lui. Mais elle secoua tristement la tête.

    - Je suis désolée. Je n’ai pas vraiment le temps, tu sais. Je n’ai pas beaucoup l’occasion de venir par ici.

    Roku hocha la tête d’un air compréhensif. Mais en vérité, il lui en voulait de ne plus venir les voir. Il en voulait à tout le monde.

    - Ca m’embête un peu, mais ça fait quelques jours qu’il m’évite, reprit-il. Je vais lui dire deux mots à ce propos.

    Le métro ralentissait, ils arrivaient à l’arrêt auquel devait descendre Roku. Hannah l’observait, bouche bée.

    - C’est ici que je descends.

    - Attends, Roku, arriva-t-elle à balbutier. Qu’est-ce que tu racontes ?

    La porte venait de s’ouvrir. Si il ne descendait pas, il risquait de rater son arrêt.

    - Je dois y aller, Hannah. J’espère qu’on se reverra, Kyuu et moi on aimait bien passer du temps avec toi.

    - Attends, Roku ! Répéta-t-elle avec plus d’insistance. Est-ce que tu vois encore un médecin ?

    Roku était sorti de la rame. Il regardait Hannah qui restait à l’intérieur, perplexe.

    - Non. Pourquoi devrais-je voir un médecin ?

    Il eut le temps de voir l’hésitation dans son regard. Elle aurait pu descendre avec lui et lui parler. Mais elle resta à l’intérieur. Parce qu’elle avait d’autres choses à faire et qu’elle était pressée. Parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle pouvait faire pour lui. Parce qu’elle n’en avait ni le courage, ni l'envie. Parce qu’elle n’était pas si proche que ça d’eux. Pour tout un tas de raisons, elle resta dans la rame alors que les portes se refermaient.

    - Roku, ça fait des semaines que Kyuu est parti !

    Les portes s’étaient refermées. Quelques secondes de plus et le métro repartit. Peut-être que Hannah regrettera de ne pas être descendue. Ou peut-être se forcera-t-elle d’oublier cette rencontre. Le plus jeune ne le saura jamais. Tremblant à nouveau à cause du froid, ou peut-être pas à cause du froid, il sortit de la station de métro. Kyuu ne pouvait pas être parti depuis si longtemps. Ce n’était pas possible. Il serait devenu fou. Ses pas le guidèrent instinctivement, il connaissait le chemin. Il avait hâte de revoir son jumeau. Il devait absolument lui parler. Il voulait tellement le revoir, lui parler, le toucher. Et que son frère le voie, lui parle et le touche en retour. Qu’il lui sourie, qu’il rie,qu’il lui ébouriffe les cheveux, qu’il le prenne dans ses bras. Qu’il...

    Mais arrivé à destination, il paniqua brusquement. Une panique qui le glaça bien plus que le froid environnant. Il ne savait plus où était Kyuu. Il se mit à courir, perdu.

    - Kyuu, Kyuu, Kyuu… Où es-tu ?!

    Sa respiration était saccadée. Il regardait partout, recherchant désespérément son frère. Il continuait de l’appeler, mais il ne comprenait pas pourquoi ses pas l’avaient conduit en ce lieu. Kyuu était-il vraiment ici ? Il commença à s’arracher les cheveux. Si il continuait, il savait qu’il risquait encore d’être envoyé à l’hôpital. Peut-être que cette fois, ils ne le laisseront plus sortir, comme ils le menaçaient souvent. Mais personne ne savait vraiment que faire de lui. Aucun médicament ne pouvait suffire. Aucun médecin ne pouvait l’aider.

    Enfin, il s’arrêta devant la tombe de son jumeau. Ses lèvres tremblaient alors que la réalité le frappait à nouveau de plein fouet. Ce n’était pas un cauchemar qu’il tentait de fuir. C’était la réalité qui était devenue un cauchemar. Une réalité qu’il ne pourrait jamais accepter et qu’il rejetait de tout son être. Roku tomba à genoux devant la tombe, commençant à sangloter. Il ne reverrait pas Kyuu aujourd’hui non plus.

    Kyuu était parti.

    Il avait beau pleurer, crier, se griffer le visage, Kyuu ne reviendrait plus. Le cadet se recroquevilla sur la tombe, espérant que cette fois, personne ne le retirerait de force pour le droguer de médicaments. Que cette fois, on le laisserait rester auprès de son jumeau pour toujours.

    Jusqu’à ce qu’il puisse le rejoindre, où qu’il soit parti, et lui dire de ne plus jamais l’abandonner.

     

    Note de l'auteur (à lire après la lecture du chapitre) :

    Cette histoire n’a bien sûr pas réellement eu lieue. Ce n’est pas une histoire officielle. Mais qui ne s’était jamais demandé comment réagirait Kyuu ou Roku si leur frère venait à mourir ? Kyuu et Roku sont spéciaux, ils ont été créés pour être inséparables. Il est donc difficile d’imaginer l’un vivre sans l’autre. Sans doute que si l’un venait à mourir, l’autre se suiciderait. Ou, comme je l’ai imaginé ici, il deviendrait tout simplement fou, ne pouvant accepter cette réalité.
    Si vous êtes tristes suite à cette histoire, rassurez-vous : peu importe ce qu'il leur arrive dans les histoires, chansons et autres, les "vrais" Kyuu et Roku ne seront jamais séparés ;)

     


  • Commentaires

    1
    Lundi 20 Novembre 2017 à 19:56

    Eh bien, c'est très tragique !
    Ce que j'aime bien dans cette histoire (et dans "La dispute" aussi d'ailleurs), c'est que tu décris vraiment très bien les sentiments des jumeaux, et en passant toujours par une écriture simple. Je trouve que ça nous permet de bien comprendre ce qu'ils ressentent. Ici, par exemple, on sent que Roku est complètement perdu, ou qu'il refuse la réalité.
    Aussi, même si l'intrigue de cette histoire reste relativement simple, c'est bien écrit, et on ne lâche rien jusqu'à la fin.

    La seule chose un peu dommage, c'est que le titre spoile un peu, mais c'est toujours difficile de trouver un titre^^Je me doutais un peu que Kyuu serait mort, même si j'aurai voulu un autre raison...

    C'est chouette aussi de voir qu'ils avaient une amie en commun. Comme je les imagine assez solitaires... Ça m'a donné envie d'en savoir un peu plus sur leur relation avec elle...

    Sinon, c'est toujours très bien écrit, et assez prenant, surtout la scène de fin. Rien que de l'imaginer seul devant la tombe, ça m'a rendu un peu triste... Et, ça me 

    (J'ai aussi remarqué quelques coquilles dans le texte (ça ne t'arrive pas souvent, donc je préfère te le dire (je sais que quand on a la tête plongée dans l'écriture, on peut laisser passer quelques erreurs...^^):
    - Le genre de cauchemar qui, même éveillé, continuait de nous hanter tant il avait été effrayant et réalise. --> il manque un t.
    - - Non. Pourquoi devrais-je vois un médecin ? pour voir
    - Pour tout un tas de raison, elle resta dans la rame alors que les portes se refermaient. --> Pour moi, il y  a un s à raisons.)

    Voilà, j'ai bien aimé, j'espère qu'il y aura d'autres petites histoires dans le genre, c'est agréable à lire.

      • Lundi 27 Novembre 2017 à 20:39

        Merci pour ton commentaire !

        Tu te doutais juste avec le titre ?  A la base je pensais plus à une séparation du genre chacun vit sa vie de son côté. A voir si j'ai d'autres retours de ce genre :)

        Et ça te... ? XD (Il manque une partie je crois)

        Merci pour les corrections ! ^^

    2
    CitronSec
    Dimanche 26 Novembre 2017 à 23:21

    Oh mon dieu c'est trop triste :'(
    Avec le message sur le frigo......

      • Lundi 27 Novembre 2017 à 20:44

        Oui :'(

        Tout est triste dans cette histoire pour moi x)

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